Textes en lecture libre

Les grands magasins parisiens vus par un soldat en 1915

Mercredi 5 mai, le matin à 9 h, rapport au Pin, retour à 11 h, puis nous partons à Paris avec M. le sous-lieutenant Morbach par le train qui part de Lagny à 11 h 59. Nous arrivons à Paris à 12 h 57. Nous prenons le boulevard de Strasbourg, puis nous rentrons dans le restaurant Le Saulnier (au n° 39) où nous dînons. Pendant que nous dînions, il a fait un orage épouvantable. C’était noir comme dans une cave, aussi on avait allumé dans l’établissement. En attendant que l’orage passe, nous avons pris le café, car nous avions décidé de le prendre ailleurs.

Aussitôt après l’orage, le temps se remet au beau et nous partons pour faire nos achats aux magasins du Bon Marché. Nous prenons le train jusqu’à la place du Châtelet, puis nous descendons à pied jusqu’au pont du Carrousel, que nous traversons, puis nous passons par la rue des Saints-Pères jusqu’à la rue de Sèvres.

Nous rentrons dans les magasins par la rue de Babylone. Nous avons visité les trois annexes. Ces magasins sont un vrai monde. Des montagnes et encore des montagnes d’objets de toutes sortes. C’est inouï de voir tant de choses accumulées : costumes d’hommes et de dames, chapeaux, articles de toilette, etc., enfin tout ce que l’on peut imaginer. Je le répète, il y a de tout. Nous étions dans les magasins à 4 h. Que de clients et des visiteurs et des visiteuses à cette heure-là ! La foule était tellement dense qu’en certains endroits il n’était presque pas possible de passer. Enfin, nous sortons à 5 h ¼. J’avais vu tellement de choses que j’en avais un fort mal de tête.

Nous reprenons la rue des Saints-Pères et le pont du Carrousel pour aller aux Tuileries. Nous traversons le jardin des Tuileries, puis ensuite la place de la Concorde, puis nous passons par la rue de Rivoli que nous longeons jusqu’à la rue du Temple. Nous remontons cette rue jusqu’à la rue Pastourelle, où M. Morbach voulait faire l’achat d’une jumelle.

Puis nous devons songer au retour car nous devons tout d’abord nous reposer un peu en prenant une consommation et ensuite aller souper. Nous avons passé par la rue [laissé vide], puis nous redescendons par le boulevard Sébastopol jusqu’à la place du Châtelet, où nous prenons notre consommation dans un café à l’angle des quais du Louvre et de la place du Châtelet. Ensuite, nous prenons le train pour la gare de l’Est.

Le procès de très honorables trafiquants de cognac

Saintes, 1860

C’est un procès hors normes qui s’ouvre devant la cour d’assises de la Charente-Inférieure, en juin 1860. Il faut installer des sièges supplémentaires pour accueillir pas moins de 32 accusés — un trente-troisième est en fuite — et leurs huit avocats, au palais de justice de Saintes. Une semaine entière de débats est prévue pour examiner les faits et déterminer les responsabilités de chacun. Le président de la cour est assisté de trois juges au lieu de deux. On convoque également des jurés supplémentaires pour répondre à une liste de 700 questions ! Les bancs accueillant le public affichent complet.

Hors normes, aussi, la personnalité des accusés. Pour une fois, il ne s’agit pas de sanguinaires assassins ni de méprisables violeurs. Non, on juge des représentants de la petite bourgeoisie locale, ceux qui se sont constitué une situation confortable grâce à la production et au commerce des eaux-de-vie. Il n'y a là rien que du beau monde, y compris un ancien maire de la ville de Surgères. Ils viennent d’Aunis et de Saintonge, majoritairement des environs de Pons, de Cognac, de Saint-Jean-d’Angély, là où les vignes produisent un breuvage mondialement renommé. Leur point commun : tous sont marchands d’eaux-de-vie en gros.

Or, en Charente, on ne plaisante pas avec la qualité du cognac. À lui seul, ce produit a fait la richesse de la région, alors on ne va pas laisser certains trafics douteux ternir sa réputation. C’est exactement ce que pointe l’acte d’accusation : des gens avides de profit auraient “composé, pour un prix quatre fois moindre, un breuvage qui aurait toutes les apparences du cognac et qui pourrait se vendre à des conditions aussi avantageuses”.

Comment s’y prendre ? La cour d’assises donne la recette. Mélangez aux eaux-de-vie naturelles de Saintonge des alcools ordinaires d’autres régions et le tour est joué. Enfin, presque. Les premiers résultats n’étaient pas parfaits. Les produits du Midi donnaient au produit une saveur douteuse. La méthode s’est perfectionnée en distillant des alcools de grains et de betterave venus du Nord, inertes en goût en encore moins chers que les vins languedociens.

Des fortunes se sont soudain constituées, de vastes entrepôts d’alcools nordiques furent édifiés à Saint-Jean-d’Angély et Surgères, de simples cultivateurs devenaient du jour au lendemain bouilleurs ou marchands en gros. On dit même que certains des “propriétaires les plus intéressés à maintenir la pureté des liquides portant la marque de cognac” se laissent ainsi tenter de regarnir leurs chais, appauvris depuis 1852 par l’oïdium et les intempéries.

Pour ne pas ternir leur réputation, ces négociants les plus exposés ont recours à des “carotteurs” qui vont chercher les alcools douteux dans les grands entrepôts et les livrent la nuit dans leurs chais. En outre, par un jeu de fausses écritures, ces opérations échappent aux taxes du Trésor public.

Devant la cour d’assises, un seul des accusés admet avoir déboursé, en moins d’un an, la somme considérable de 7 000 francs pour couvrir ces mouvements de marchandises ; c’est dire si le profit était largement supérieur. D’autres ont déjà livré des aveux détaillés durant l’instruction de l’affaire. Enfin, l’accusation affirme avoir démontré la culpabilité des plus taiseux, même si certains de leurs registres comptables ont opportunément disparu de la circulation.

La défense se hasarde à avancer qu’il n’y avait pas là de fraude, mais seulement quelques faux en écriture. Le procureur impérial se fâche : “Le faux n’a-t-il pas été commis pour abriter la fraude ?” Il classe les accusés en quatre catégories : d’abord ceux qui n’ont aucun antécédent en leur défaveur ; puis ceux qui ont peu trempé dans le trafic et qui n’ont pas été rémunérés pour leur participation ; ensuite les “fraudeurs émérites” connus de la police correctionnelle ; enfin les notables et négociants les plus fortunés qui en ont tiré des profits considérables.

Les avocats s’acharnent à dissocier la fraude et les faux. L’un d’eux va jusqu’à vanter les bienfaits des mélanges en citant un courrier du ministre du Commerce : “La production locale ne pouvant suffire à la demande, si les coupages que la loi et la loyauté commerciale autorisent n’avaient pas été opérés dans la Saintonge, les grands centres qui nous entourent s’en seraient emparés et les négociants anglais et américains les auraient faits eux-mêmes sur place, au grand détriment du pays.”

Ce défenseur en déduit : “Tout mélange opéré avec les eaux-de-vie des deux Charentes est parfaitement licite, et même commandé par l’intérêt du consommateur.” Un autre avocat minimise les faux en écriture, les qualifiant seulement de “déclarations inexactes”. Un troisième brandit une pétition adressée à l’Empereur afin de réclamer l’amnistie des accusés ; elle porte les signatures de plusieurs maires, députés, avocats, propriétaires, notaires, juges, etc.

Au terme de sept jours de débats intenses, il faut dix heures au jury pour délibérer et répondre aux 700 questions qu’il doit trancher. Le verdict est un véritable camouflet pour le ministère public : tous les accusés sont acquittés !

© Thierry Collard

Construction et chute de l'éphémère phare de la Coubre

La Tremblade, de 1895 à 1905

L’accès des navires de commerce à la “rivière de Bordeaux” (l’estuaire de la Gironde) et la proximité du dangereux pertuis de Maumusson (de l'ancien français “Mauvaise musse”, signifiant “Mauvais chemin”) nécessitent depuis longtemps un balisage à la pointe de la Coubre.

On trouve trace d’une balise porte-feu dès 1690. Au milieu du XVIIIe siècle, une tour en bois figure sur des plans devenus obsolètes au début du XIXe, en raison des déplacements des bancs de sable. En 1815, une tour est bâtie sur la pointe de la Coubre pour indiquer aux marins la direction à suivre, mais elle ne résiste pas dix ans aux assauts des éléments. Une autre est assemblée sur un emplacement plus approprié, mais il ne s’agit encore que d’un édifice en bois servant de repère le jour et rarement éclairé la nuit.

À partir de décembre 1830, ça devient un peu plus sérieux : un petit feu fixe est systématiquement allumé et entretenu toutes les nuits. Si le temps est dégagé, on peut l’apercevoir “à trois lieues marines”.

Tout cela n’empêche pas des catastrophes : en 1839, le paquebot à vapeur “Ville de Bordeaux” s’échoue dans les brouillards de la Coubre ; l’année suivante, la galéasse norvégienne “Jongfrue-Karen” s’y brise et répand son chargement de stockfisch sur la côte ; la goélette “les Deux-Sœurs”, chargée de vin et d’eau-de-vie à destination de Cherbourg, y sombre fin 1841 mais une grande partie de la cargaison est sauvée ; idem début 1842 pour le brick “Valericain” qui ne transporte — heureusement — que des barriques vides ; suit, quelques jours plus tard, la tragédie du paquebot “Commerce de Bordeaux” qui sombre en emportant dix-sept des vingt membres d’équipage. Les récits de drames en mer s’enchaînent, tout comme la construction de fanaux mis à terre en quelques années par les tempêtes et l’érosion.

En 1892, le chantier d’un premier phare vraiment solide débute enfin, à quelque 500 mètres du rivage. Le feu fixe du phare en bois disparaîtra au profit d’un “feu-éclair électrique” juché sur un édifice de 56 mètres de haut en maçonnerie, dont le soubassement sera en granit des Pyrénées. Les travaux attirent les curieux. On les accueille volontiers pour leur fournir des explications. Toutefois, sur la fin du chantier, ils deviennent si nombreux que l’ingénieur des ponts et chaussées de Royan annonce une suspension momentanée des visites. À la mi-novembre 1895, le premier phare construit en dur à la Coubre est officiellement mis en service.

Las, l’érosion fait son œuvre à une vitesse vertigineuse. Dès 1903, les vagues ne sont plus qu’à 80 mètres du phare ! L’hiver suivant, une maline particulièrement violente emporte d’un coup 30 mètres de sable. Le sort du jeune phare est entendu. Au printemps 1904, deux ingénieurs se rendent à la Coubre afin de déterminer le meilleur emplacement pour bâtir son remplaçant ; il se situera à 1 600 m à l’est du premier.

Dès l’automne, les travaux sont adjugés à un entrepreneur de La Tremblade dénommé Taillieu. Le chantier démarre aussitôt. De peur que la tour du XIXe siècle ne s’écroule, son équipement électrique est démonté avant même l’achèvement du nouveau phare. Provisoirement, la lumière de Cordouan remplace celle de la Coubre. Les maçonneries de la nouvelle tour sont achevées en août 1905 et son signal entre en service le 1er octobre de la même année.

Les tempêtes de l’hiver 1906-1907 mettent à nu les pilotis sur lesquels se dresse la première tour. Le 21 mai qui suit, l’édifice abandonné s’effondre pour de bon. Il ne sera resté en service qu’une dizaine d’années. Son successeur, lui, est toujours debout… mais désormais à seulement 150 mètres de la mer.

© Thierry Collard

Tous droits réservés, reproduction interdite