samedi 29 juin 2019

Lignée

“Vous êtes sûr ?” demandai-je incrédule.

“Je vous ai mis en garde lorsque vous m’avez demandé d’effectuer ces recherches, répondit l’historien. On peut découvrir des choses désagréables. Maintenant, vous savez pourquoi votre mère vous a caché qui était votre père.”

J’étais donc né de ce spécialiste du car-jacking qui croupissait en prison, comme son détrousseur de père avait fini au bagne. Toute une lignée de bandits, jusqu’aux coupe-jarrets moyenâgeux retrouvés par l’historien.

Au moins ma mère m’avait-elle préservé de cet héritage. Moi, je ne suis qu’un employé du péage de l’autoroute.

Ce texte a obtenu le 2e prix au concours de mai 2019 de La Taverne des spores

samedi 1 juin 2019

L'abécédaire

Au bistrot, ces deux énergumènes finirent gravement hallucinés. Ils jouèrent "Kiss", loupant maintes notes. On pianota quelques rengaines sans trahir un verre. Whisky, xérès y zigzaguèrent.

Exercice oulipo : rédigez un texte dont les mots commencent par les 26 lettres de l'alphabet, dans l'ordre. Pour le contre-abécédaire, prenez les 26 lettres dans l'ordre inverse.

lundi 6 mai 2019

Hélène et William

Wim van den Heuvel en Yoka Berretty (1961)
Jac. de Nijs / Anefo / CC BY-SA 3.0 NL (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/nl/deed.en)
Inquiète, je guettais le retour de William. Il était parti depuis longtemps. Ça devenait angoissant. Mais pourquoi tardait-il à revenir ? Le chemin n’était pourtant pas long. Il devait juste trouver un avocat pour nous sortir de là.

William avait sûrement eu un pépin. Avait-il roulé à terre en glissant sur une peau de banane ? S’était-il laissé embarquer dans une histoire louche et rouler dans la farine ? Il était parfois si naïf, si crédule, pas très mûr. Avait-il fait une mauvaise rencontre et gisait-il quelque part après s’être pris un pruneau ? Avait-il été touché par une grenade ?

J’imaginais le pire, que le Géant avait attrapé mon cher William. S’il lui avait mis la main dessus, il allait le cuisiner, lui mettre des tartes, lui balancer des châtaignes, le réduire en compote. Il n’en ferait qu’une bouchée, c’était cuit.

Je me souvenais de notre rencontre, nous travaillions dans la même branche. William n’était pas comme tous les autres, j’ai su tout de suite qu’on ne pouvait pas le mettre dans le même panier. Il m’appelait sa Belle Hélène. Il m’avait cueillie. Sa peau était douce et lisse.

Mais il ne revenait toujours pas. Tout de même, il ne se serait pas arrêté en chemin chez Clémentine, cette petite rondouillarde à la peau d’orange ? Si William ose me faire ça, je jure que je lui coupe son pédoncule !

Soudain, la sonnerie du minuteur me figea. Des odeurs d’amandes grillées et de chocolat fondu envahissaient la cuisine. Le Géant jeta un couteau juste à côté de la corbeille à fruits. Je me blottis au fond du compotier, en priant Saint-Mamet pour qu'il ne me remarque pas.

Cette nouvelle a été écrite pour le concours TBNN (Très Brèves Nouvelles Noires), printemps 2019, sur le thème "Entre la poire et le carnage"

mardi 2 avril 2019

Dépouillement

Volba prezidenta 2018-01-27, sčítání hlasů (3973)J’ai reçu une lettre de la mairie. Je n’en attendais pas. Je n’ai effectué aucune démarche administrative. Elle porte le cachet du service de l’état-civil. Qu’est-ce qu’ils me veulent ? Je sais que je dois renouveler mon passeport à la fin de l’année, peut-être qu’on me sollicite pour ca.

“Monsieur Badino Tuzzi (c’est moi !), vous avez été tiré au sort sur les listes électorales pour faire partie des scrutateurs de votre bureau de vote, lors des prochaines élections. Veuillez trouver ci-joint un coupon-réponse à nous retourner au plus vite pour nous confirmer si vous acceptez ou non d’assumer cette fonction. Le vote et la participation aux opérations électorales sont des processus démocratiques garants de patati patata etc.”

Quel hasard ! C’est vrai que ça m’intéresse, les élections. Je me disais même que, dans quelques années, quand je serai à la retraite, je pourrais peut-être faire quelque chose, militer dans un parti, pourquoi pas être candidat, et si j’étais élu, alors là !... C’est vrai que je peux m’impliquer pour changer les choses, dépoussiérer ce système, proposer du nouveau, remplacer tous ces vieux politiciens corrompus... Est-ce que quelqu’un l’aurait su, pour me proposer ainsi de mettre le pied à l’étrier ? J’ai bien posté sur les réseaux sociaux quelques réflexions bien senties sur la politique de ce pays, mais de là à y déceler déjà un grand serviteur de la nation, je n’ose y croire. D’ailleurs, ils parlent bien de tirage au sort ; ils ne mentiraient tout de même pas à ce point.

Et si c’était un signe du destin ? Une façon de me dire : “Mais qu’est-ce que tu attends ? Tu as un rôle à jouer, une responsabilité à assumer. Reporter jusqu’à ce que tu aies du temps libre ? Jusqu’à la retraite ? Et ensuite, jusqu’à quand ? Ne cherche pas de prétextes pour te défiler ! Tu as une mission à accomplir, tu ne la repousseras pas éternellement. Pour te lancer dans la politique, c’est maintenant, sinon t’es un dégonflé.”

Très bien. Je ne suis pas un dégonflé. Je prends mon destin en main. Je coche la case “Oui” et je glisse le coupon dans l’enveloppe pré-affranchie pour la mairie. L’avenir est en marche.

Il n’a fallu que 48 heures avant que la mairie ne me téléphone. C’était dire l’importance de mon engagement. J’allais très bientôt être invité à une réunion d’information pour les nouveaux scrutateurs. Sa date n’était pas encore fixée, bien que les élections approchent à grands pas. On allait très vite me recontacter mais, d’ores et déjà, on me félicitait et on me remerciait pour mon engagement citoyen. Je raccrochai avec un sourire satisfait.

Deux ou trois jours ont passé. Je ne manquais pas de raconter autour de moi comment on m’avait choisi pour participer à la vie politique de ce pays, certes modestement dans un premier temps, mais aucun grand destin ne s’est bâti ex nihilo. J’affirmais donc haut et fort que quiconque prétend présider aux destinées du pays devrait lui-même en avoir expérimenté tous les rouages, du plus humble au plus glorieux. Moi, je ne suis pas né avec une cuillère en argent dans la bouche, et ça ne donne que davantage de valeur à mon engagement.

Un second courrier de la mairie est tombé dans ma boîte à lettres. Il n’y est pas resté longtemps, car je guettais le passage du facteur, ô innocent messager qui sème les graines du destin historique sur son chemin. Avec la fougue d’un guerrier partant fièrement vers le combat, j’ai déchiré l’enveloppe immaculée et lu avidement la prose républicaine. Ah, mince, la réunion n’aurait finalement pas lieu. Pas le temps de l’organiser. Scrutin trop proche. On nous fera un point rapide un quart d’heure avant le début de notre mission. Ne pas se présenter en retard. Se munir d’une pièce d’identité. Suivaient un horaire de convocation, l’adresse du bureau de vote et la mention “Une collation vous sera offerte durant les opérations de dépouillement”. J’imaginai sans mal, derrière la modestie de cette formule, les toasts truffés et macarons raffinés, raisonnablement arrosés d’un petit champagne millésimé, qu’on réserve aux serviteurs de l’Etat.

Je ne vis pas passer les derniers jours précédant le scrutin, trop occupé que j’étais à courir les grands couturiers et les plus réputés chausseurs, à la recherche d’une tenue à la hauteur de ma mission. Le fait est que rien de ce qu’on me proposait ne me parut assez bien pour la circonstance. Je finis néanmoins par arrêter mon choix lorsque je constatai qu’une large part de mes modestes économies allait partir dans cette garde-robe d’un jour. Je sus gré aux tailleurs et artisans de ne pas m’avoir entraîné sur le chemin de l’orgueil, bien que je les eus informés de la noble tâche qui m’attendait ; j’étais très bien ainsi, m’assuraient-ils en choeur. En outre, une petite voix me murmurait à l’oreille qu’il fallait bien se réserver une marge de progression dans l’élégance, pour le jour où je devrai accéder à de plus hautes responsabilités.

“Le jour de gloire est arrivé”, me dis-je assez finement au matin du premier tour de scrutin. La nuit avait été longue, je n’avais guère dormi, peaufinant mentalement le discours qu’on me demanderait peut-être d’improviser pour clore le bon déroulement des opérations électorales. La journée, elle, fut interminable. Étant convoqué pour le dépouillement, à l’heure où ferment les bureaux de vote, je tournais en rond durant le dimanche entier, comme un lion en cage, désespérant de voir la grande aiguille de la pendule passer à la minute suivante, zappant entre les chaînes d’information continue tout en interrogeant tous les moteurs de recherche du Net. J’en voulais à ces petits fonctionnaires incompétents d’avoir aussi mal organisé cette élection. Par leur faute, il fallait attendre jusqu’au soir pour qu’enfin la vérité surgisse des urnes. Comment pouvait-on infliger une telle attente au peuple souverain ? Ah, ça se passera différemment le jour où j’aurai mon mot à dire. Ca ira plus vite que ça, les élections. A supposer qu’on maintienne cette pratique d’un autre âge, qui oblige chaque citoyen à se déplacer, sur son temps libre, jusqu’à un bureau où il glisse son petit bout de papier parmi des millions, dans une petite urne noyée dans la masse de la nation entière. N’est-ce pas ridicule ? N’est-ce pas coûteux ? N’est-ce pas inutile quand le choix d’une majorité s’impose avec évidence ? C’est une des premières tâches auxquelles je devrai m’atteler : réformer sans tabou un processus électoral à bout de souffle, pour le bien de nos concitoyens.

J’en étais là de mes réflexions quand sonna l’alarme de mon téléphone...

(La suite de cette nouvelle sera prochainement disponible dans un recueil de textes à commander en ligne)

Journal "Sud Ouest" du 02/04/2019
"Dépouillement" a obtenu le premier prix au concours de nouvelles organisé par les médiathèques de la Ville de Saintes au premier trimestre 2019